Le chant d’amour du trouvère
avr 28
L’imagerie populaire représente souvent les troubadours comme d’aimables saltimbanques colportant de château en château de gentilles chansons d’amour débordantes de mièvrerie.
En réalité, les troubadours étaient, pour la plupart, de grands seigneurs.
Et leur poésie, pleine d’impertinence, plongeait ses racines dans un amour à la fois sensuel et mystique.

Le premier Troubadour fut Guillaume, duc d’Aquitaine, comte de Poitiers.
Ses premiers chants datent de 1100.
C’est le moment où les mythes celtes apparaissent sur le continent.
Le premier barde dont on ait gardé trace a probablement chanté à la cour de Guillaume d’Aquitaine.
C’est aussi l’époque où la Chanson de Roland et toutes les grandes gestes guerrières, qui jusqu’alors se transmettaient oralement, furent transcrites par écrit.
Guillaume, lui, avait un humour fracassant, et faisait preuve d’un anticléricalisme qui a tellement agacé l’église qu’à deux reprises il fut excommunié.
Il participa à la première croisade avec un peu de retard, puisqu’il n’est parti qu’en 1101, alors que le plus gros des massacres était consommé.
Ainsi entra-t-il en Orient plus en touriste qu’en chef de guerre, et eut-il le temps de savourer les musiques arabes, turques et indiennes qui, en ce début du douzième siècle, s’écoutaient couramment dans le Bosphore.
Guillaume, grand coureur de jupons devant l’Eternel, a beaucoup fréquenté les femmes du monde arabe, mais il a aussi participé à de nombreux échanges culturels, musicaux et scientifiques.
Voilà sans doute ce qui explique que ce grand seigneur – à l’époque plus puissant que le roi de France – a pu, de retour chez lui, initier le mouvement des troubadours.
Et, très vite, parce qu’il chantait dans la langue des gens du peuple plutôt qu’en latin, il a propulsé l’art des troubadours au Top 1 de la culture populaire.
C’est ainsi, qu’à partir de cette époque, les femmes – y compris les paysannes – commencèrent à chanter l’amour.
Au-delà de cette révolution sexuelle, le mouvement des troubadours avait surtout une dimension spirituelle.
Une spiritualité que trahit le mot « troubadour » lui-même puisqu’il vient de « trobar » qui veut dire « trouver ».
A l’heure où les adeptes de la non-dualité répètent qu’il ne faut pas chercher l’éveil, il nous paraîtra certainement plus judicieux de « trouver comme un trouvère » que de « chercher comme un chercheur ».
Le trouvère nous chante qu’il n’y a pas besoin de courir derrière la Vérité, derrière la Vie.
Elle est là, il la trouve et il la chante !
On a dit que la grande majorité des troubadours étaient des seigneurs, mais il y eut toutefois quelques jongleurs.
Quelques chanoines se permirent également de chanter l’amour.
Les femmes se produisaient autant que les hommes, et les seigneurs n’avaient pas forcément le pas sur de petits paysans talentueux.
Parmi ces gens émanant du peuple, l’un des trouvères les plus célèbres fut Bernard de Ventadour qui était fils de valet.
Le mot clé du trouvère était le Joy !
Ce Joy va du plaisir le plus physique à la béatitude la plus mystique, des textes coquins de Guillaume d’Aquitaine à une poésie mystique dédiée à l’amour du Christ.
Pour le troubadour le profane et le sacré ne faisaient qu’un.
Le chant du trouvère pénètre toutes les émotions, les désirs, les tristesses, les attentes…
Sans oublier ce qui est au-delà du désir !
Car il semble plus que probable que parmi ces êtres de Trobar, quelques uns aient trouvé l’éveil, d’où surgit la joie.
Et c’est Bernard de Ventadour chantant :
« Dans la joie mon chant a son début, dans la joie il a sa permanence et sa fin ».
Ou tel autre confessant que :
« Seule m’est joie qui toute autre joie anéantit ».
Si les premiers troubadours n’avaient rien à voir avec les Cathares, en revanche, par la suite, entre 1220 et 1240, des sympathies et des amours naquirent entre eux, sans doute à la faveur de leurs ennuis communs avec l’église catholique.
Puis ces deux mouvements, issus de la même région, bien qu’animés de dynamismes différents, ont fini par se mélanger comme deux fleuves.
Il semblerait notamment que certains chevaliers cathares soient devenus troubadours afin de porter le message de leur église, crypté sous les paroles de chants d’amour profane.
En mettant en résonance leur Eglise « Mère de Dieu » et la Dame humaine, ils passèrent donc inaperçus… jusqu’à ce que l’Eglise catholique les contraigne finalement à chanter Marie plutôt que l’amante.
Le dernier troubadour, Guiraud Riquier, vers 1270, n’ose pratiquement plus parler de la Dame humaine, et s’adresse exclusivement à Marie… bien qu’avec une verdeur qui serait celle avec laquelle il parlerait à son amante.
Vers 1280, un évêque de Paris condamna l’érotique des troubadours.
Nos amis d’enfuirent alors vers l’Allemagne, le pays Flamand et l’Angleterre.
L’exil ne fut toutefois pas si pénible puisque les troubadours avaient toujours été des voyageurs.
D’autre part, leur langue se chantait en Castille, en Italie, en Hongrie… et même dans le nord de la France et dans une bonne partie de l’Europe où elle était considérée comme la langue de l’amour.
Ceci explique que, par la suite, les minnesänger allemands aient tout naturellement repris les modes de ce chant, contribuant ainsi à fonder une littérature nationale riche d’auteurs tels que Wolfram von Eschenbach.
Même Shakespeare fut, lui aussi, un des fruits indirects de la culture des troubadours !
Mais bien sûr, c’est sans doute Chrétien de Troyes qui, officiant à la cour de Marie de Champagne, fille d’Aliénore d’Aquitaine, a été le plus directement influencé par cette culture, ainsi d’ailleurs que par le monde celtique.
Chrétien de Troyes va donc être le second, après Guillaume d’Aquitaine, à marier la fin’amor et le mythe arthurien.
Mais, avec le père du roman, le mouvement créé par Guillaume va cette fois-ci ensemencer tout notre Occident.
Et c’est ainsi que se répandra le « mythe » de la relation chevaleresque entre homme et femme, qui compta certainement parmi les plus belles métaphores de l’Union spirituelle.







Bonjour Bernard,
Magnifique article qui m’éclaire sur certaines faussetés de l’enseignement primaire.
Je savais que je ne savais rien, mais à ce point !
De Guillaume d’Aquitaine jusqu’à Chrétien de Troyes le chemin de la spiritualité prend un sens.
Ces troubadours sont captivants et l’église catholique décidemment coincée.
Merci pour ces découvertes.
Bon week-end Bernard
Jean Paul
Jean Paul vivre bien Son dernier article…Goutte de rosée
Bonsoir Jean Paul,
« Coincée » est un euphémisme qu’il est charmant ! 20 000 morts cathares ! Et même quelques autres puisque Simon de Montfort, ne sachant plus trop qui était Cathare et qui était Catho, inventa une formule destinée à un bel avenir : « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens ! »
Bon week-end Jean Paul
Bernard (pas celui de Clairvaux)
Bonjour Bernard,
Voilà un article qui m’a rappelé mes lointains souvenirs de fac.
Excepté la dimension spirituelle du trouvère… mes cours en avaient été comment dire… dépourvus
Merci pour cet éclairage.
Bonne journée
claire Son dernier article…3 conseils pour mieux communiquer
Bonsoir Claire,
Quoi ? Quoi ? Quoi ? Qu’apprends-je ?
Les officiels fonctionnaires français boycotteraient la spiritualité !!!
Dans notre pays et à notre époque !
Allez, j’émigre en Californie !
Bon week-end, Claire
Bernard
Bonjour,
Ces « chansons » semblent refléter l’adolescence du monde occidental et cependant certaines, comme les suivantes, montrent à l’évidence – en accord avec Bernard sur ce point, que ce « Joy » est l’effet de ce « »néant », de ce « non-pouvoir » qui permet d’être : » Si lié ferme à Joie que rien ne vois qui me soit traître » et n’a rien de commun avec les « petits bonheurs la chance. » !
GUILLAUME IX DUC D’AQUITAINE
Je ferai vers sur pur néant
Ne sera sur moi ni sur autre gent,
Ne sera sur amour ni sur jeunesse
Ni sur rien autre;
Je l’ai composé en dormant
Sur mon cheval.
Ne sais en quelle heure fus né
Ne suis allègre ni irrité,
Ne suis étranger ni privé
Et n’en puis mais,
Qu’ainsi fus de nuit doté par les fées
Sur un haut puy.
Ne sais quand je suis endormi
Ni quand je veille, si l’on ne me le dit
À peu ne m’est le coeur parti
D’un deuil poignant
Et n’en fais pas plus cas que d’une souris
Par saint Martial.
Malade suis et me crois mourir
Et rien n’en sais plus que n’en entends dire;
Médecin querrai à mon plaisir
Et ne sais quel;
Bon il sera s’il me peut guérir
Mais non si mon mal empire.
J’ai une amie, ne sais qui c’est;
Jamais ne la vis, sur ma foi;
Rien ne m’a fait qui me plaît, ni me pèse
Ni ne m’en chaut,
Que jamais n’y eut Normands ni Français
En mon hôte
Jamais ne la vis, et je l’aime fort,
Jamais ne me fit droit ni ne me fis tort
Quand je ne la vois, bien m’en réjouis
Et ne l’estime pas plus qu’un coq
Car j’en sais une plus belle et plus gentille
Et qui vaut bien plus.
J’ai fait ce poème, ne sais sur quoi
Et le transmettrai à celui
Qui le transmettra à autrui
Là-bas vers l’Anjou.
Mais qu’il m’envoie de son étui
La clef.
RAIMBAUT D’ORANGE (vers 1144-1173) illustrateur du « trobar clus »
La Chanson de la fleur inverse :
Quand paraît la fleur inverse
Sur rocs rugueux et sur tertres,
Est-ce fleur? Non, gel et givre
Qui brûle, torture et tronque!
Morts sont cris, bruits, sons qui sifflent
En feuilles, en rains, en ronces.
Mais me tient vert et joyeux Joie,
Quand je vois secs les âcres traîtres.
Car le monde ainsi j’inverse
Que plaines me semblent tertres,
Je tiens pour fleur neige et givre
Et pour chaud le froid qui tronque,
L’orage m’est chant qui siffle
Et feuillues me semblent ronces.
Si lié ferme suis à Joie
Que rien ne vois qui me soit traître.
Sinon gens à tête inverse
(Comme nourris sur des tertres),
Qui me cuisent plus que givre
Car tous de leur langue tronquent,
Parlant d’une voix qui siffle!
Rien n’y sert, ni rains ni ronces
Ni menace.
Ils ont grand Joie
Faisant ce qui les fait traîtres.
D’un baiser, je vous renverse;
Rien n’y peut, ni plat ni tertres,
Dame, ni gel, neige ou givre,
Car si Non-Pouvoir m’en tronque,
Dame, pour qui mon chant siffle,
Vos beaux yeux sont pour moi ronces
Qui frappent tant mon coeur en Joie
Que je n’ose avoir désir traître.
Je vais comme chose inverse,
Cherchant rocs et vaux et tertres,
Triste, tel celui qui givre
Tenaille, torture et tronque:
Pas plus que clerc fou les ronces
Ne m’ont conquis chants qui sifflent.
Mais, grâce à Dieu, m’accueille Joie
En dépit des faux flatteurs traîtres.
Aille mon vers – je l’inverse:
Qu’il résiste à bois et tertres!
Là où n’est ni gel ni givre
Ni force de froid qui tronque.
Qu’il le chante clair et siffle
Que ma dame ait au coeur ronces!
Celui qui sait chanter en Joie
Ce qui ne sied à chanteur traître.
Douce Dame, qu’Amour et Joie
Nous unissent malgré les traîtres!
Jongleur, j’ai bien moins que de Joie;
Vous partie, je fais mine traître.
(traduction Pierre Bec)
Ar resplan la flors enversa
Pels trencans rancs e pels tertres
Quals flors? Neus, gels e conglapis
Que cotz e destrenh e trenca;
Don vey morz quils, critz, brays, siscles
En fuelhs, en rams e en giscles.
Mas mi ten vert e jauzen Joys
Er quan vei secx los dolens croys.
Quar enaissi m’o enverse
Que bel plan mi semblon tertre,
E tenc per flor lo conglapi,
E·l cautz m’es vis que·l freit trenque,
E·l tro mi son chant e siscle,
E paro·m fulhat li giscle.
Aissi·m sui ferm lassatz en joy
Que re non vey que·m sia croy.
Mas una gen fad’ enversa
(com s’erom noirit en tertres)
Qu·em fan pro piegs que conglapis;
Qu·us quecs ab sa lenga trenca
E·n parla bas et ab siscles;
E no i val bastos ni giscles,
Ni menassas; –ans lur es joys
Quan fan so don hom los clam croys.
Quar en baizan no·us enverse
No m’o tolon pla ni tertre,
Dona, ni gel ni conglapi,
Mais non-poder trop en trenque.
Dona, per cuy chant e siscle,
Vostre belh huelh mi son giscle,
Que·m castion si·l cor ab joy
Qu’ieu no·us aus aver talant croy.
Anat ai com cauz’ enversa
Sercan rancx e vals e tertres,
Marritz cum selh que conglapis
Cocha e mazelh’ e trenca:
Que no·m conquis chans ni siscles
Plus que flohs clercx conquer giscles.
Mas ar – Dieu lau – m’alberga Joys
Malgrat dels fals lauzengiers croys.
Mos vers an – qu’aissi l’enverse,
Que no·l tenhon bosc ni tertre –
Lai on om non sen conglapi,
Ni a freitz poder que y trenque.
A midons lo chant e·l siscle
Clar, qu’el cor l’en intro·l giscle,
Selh que sap gen chantar ab joy
Que no tanh a chantador croy.
Doussa dona, Amors et Joys
Nos ajosten malgrat dels croys.
Jocglar, granren ai meynhs de joy!
Quar nous vey, en fas semblan croy.
C…a
Merci, Charly, pour ces documents, et surtout pour cette « fleur inverse » qui ne laisse planer aucun doute : la Dame des trouveurs n’était pas de ce monde !
Bernard
Mais !! De quel inframonde sortent tous ces » ? »
???
Ce sont là les Koueï du copier-coller !
Les voila zeffacés !
Qi lu cru ?
Merzi
Très beau blog intéressant, je vous en remercie chaleureusement.
A propos des trouvères,j’ai lu qu’ils auraient inventé la langue des Oiseaux. Cette langue était un système médiéval de codage qui permettait de faire passer des messages afin de déjouer la censure des autorités, notamment ecclésiales. Les clés de cette langue sont les sonorités, les étymologies subtiles, les graphies. Les jeux de mots, les calembours sont des résidus profanes de cette langue sacrée.(pour la suite http://www.soleil-levant.org/presse/article.php3?id_article=10 )
Aurélie bonsoir et bienvenue,
Merci à vous pour vos sympathiques appréciations et ce lien fort intéressant qui prolonge si bien les propos de l’article.
Trouvères et Cathares, privés de s’exprimer librement, n’avaient en effet que ce genre de moyens, préfigurant les sociétés secrètes, pour communiquer entre eux.
Aujourd’hui encore, même en l’absence d’inquisition, beaucoup d’Alchimistes et autres ésotéristes usent et abusent des jeux de mots et des subtilités de l’étymologie.
La censure donne souvent naissance à de nouvelles formes d’arts.
Bonne soirée
Bernard