Les 3 roses de l’éveil – La Voie progressive

avr 18

Deux ans à peine avant que David Fincher réalise son « Benjamin Button », Francis Ford Coppola avait, lui aussi, exploité le fastueux filon scénaristique du rajeunissement magique en adaptant à l’écran « Le temps d’un centenaire ».

Cette nouvelle de Mircea Eliade nous racontait l’histoire d’un vieux professeur de linguistique qui, frappé par la foudre, retrouvait sa jeunesse et semblait ne plus jamais devoir vieillir.

Mais, à la dimension fantastique s’ajoutait une réflexion métaphysique mettant en scène un dialogue entre le personnage et son soi supérieur.

Dans un premier temps, inévitablement, le moi inférieur du professeur Matei refuse de croire à la réalité de son soi profond et, par jeu, il le met au défi de faire apparaître trois roses.

A sa grande stupéfaction, une première rose surgit du néant, puis une deuxième… mais pas la troisième !

La troisième rose ne se dévoilera évidemment qu’à la mort du professeur car, symbolisant la réalisation de l’Eveil spirituel, elle n’appartient pas à l’univers du moi inférieur et ne peut donc se révéler qu’à la disparition de celui-ci.

Quant aux deux autres roses, sur lesquelles le film n’insiste pas, elles ont chacune leur signification : la première correspond à l’Appel, et la deuxième à la purification.

3 roses 7

Les trois roses découpent le Chemin vers l’Esprit, tel que nous le proposent les Voies progressives, en trois escales.

Je les ai appelées :

Fleche Spiritualisme (ou exospire),

Fleche Spiritualité (ou Mésospire),

Fleche Spirituel (ou Endospire).

Depuis trois mois qu’existe ce blog et que j’utilise ces termes, il était temps de récapituler ces notions.

Le spiritualisme

Le spiritualisme, c’est la prise de conscience aux niveaux émotionnel et intellectuel d’une réalité d’un ordre radicalement différent de ce à quoi l’émotion et l’intellect donnent naturellement accès.

Les Grecs anciens honoraient une multitude de dieux représentant toutes les fonctions psychiques imaginables.

Or, parmi ces dieux, ils avaient pris soin de prévoir un « dieu inconnu ».

Dieu 2

Ce clin d’œil mythologique signifiait que, dans cette civilisation, le mental était parvenu à créer un concept pour désigner ce qui était au-delà du concept.

Quand le mental s’interroge anxieusement sur la réalité invisible et inconcevable qui le sous-tend, une très déstabilisante impression de vide et d’impuissance s’installe qui ne peut être comblée que par une réponse très spéciale.

Rien de ce qui constituait jusqu’alors son ordinaire, parmi toutes les distractions psychiques naturelles, ne conviendra.

Il faut autre chose !

C’est à cet effet que les Maîtres des différentes Traditions ont imaginé les doctrines.

Les doctrines sont des sortes de virus informatiques destinés à s’introduire dans le programme « disciple » pour attirer son attention sur des concepts « venus d’ailleurs » et détourner ses désirs épars au profit d’une seule et unique aspiration : la Libération, l’Eveil spirituel, l’Union avec Dieu.

Dès lors l’ego ordinaire devient un ego spiritualiste.

Cet ego est persuadé qu’en adoptant comme objet de recherche le Bien céleste plutôt que les biens terrestres, il évoluera très au-dessus de sa condition et se transformera progressivement en cette espèce de non-ego qu’on appelle un Sage.

Sage 1

A force d’essuyer de nombreux revers de fortune dans sa quête ou, plus généralement, de faire du sur-place, il en arrive tout de même à la conclusion que cette première approche, naïvement optimiste, gagnerait à être réformée.

Constatant notamment l’impossibilité structurelle dans laquelle il se trouve de parvenir au Spirituel, il finit par accepter l’idée, non moins saugrenue, qu’il lui faudrait à présent se débarrasser de… lui-même.

C’est à ce stade qu’intervient la spiritualité.

La spiritualité

Celle-ci n’est plus une réponse positive à un appel. C’est une destruction systématique.

Alors que l’on entend souvent le spiritualiste confesser que « la spiritualité lui apporte beaucoup », l’individu vivant la véritable spiritualité avouera pour sa part que « la spiritualité lui a tout enlevé ».

Si le spiritualisme réchauffe le cœur du disciple à l’aide des rayons infrarouges de la Lumière divine, la spiritualité le soumet à des rayons X qui dévoilent son intimité la plus secrète.

Et elle s’apprête même à le désintégrer à grands coups de rayons gamma !

Désint 3

A ce stade, le virus informatique de la doctrine court-circuite la logique dualiste du mental et, par la même occasion, la cohérence de l’ego.

Car il était évidement impossible au système ego de se débarrasser par lui-même du système ego.

Toujours est-il que, présentement acculé au pied du mur de tous ses paradoxes, le mental égocentré subit une tension extrême… et finit par lâcher prise.

C’est à ce moment que le Spirituel, la troisième rose, se révèle.

Les Voies progressives

Toutes les Voies progressives des enseignements traditionnels divisent semblablement le Chemin spirituel en trois étapes fondamentales.

Fleche L’ésotérisme occidental parle quelquefois des trois marches du Temple intérieur.

Fleche Le grand soufi Rumi, à l’issue d’une longue retraite auprès de son Maître, déclara « Ma vie a tenu en trois mots : j’étais cru, j’ai été cuit, puis calciné ».

Fleche Les Védas, quant à eux, guident le disciple de l’Atman (le Soi individuel) jusqu’au Brahman (le Soi universel), avant de le laisser libre de sa reddition au Parabrahman, l’Absolu.

Fleche Dans l’Exode, on distingue également trois étapes marquantes : le passage miraculeux de la mer rouge, puis la traversée du désert, et enfin la mort de Moïse et l’arrivée en Terre promise.

Fleche La Tradition chrétienne nous conte l’histoire d’un enfant divin qui vint au monde au fond d’une étable, résidence de l’animalité.

Il s’agit, là encore, de figurer une aspiration spirituelle naissante, incarnée par ce que les Grecs et les Gnostiques dénommaient le « Chrestos », un novice porteur d’une promesse de transcendance de l’humaine animalité.

Jesus

Une fois parvenue à maturité, cette aspiration conduit le Chrestos sur les rives du Jourdain, c’est-à-dire à la « frontière ». Là, il immerge et purifie son mental dans les eaux de la grande Conscience, dans le Brahman.

C’est le baptême de l’Esprit, l’Immersion qui, en éveillant définitivement la faculté intuitionnelle, transforme le Chrestos en Christos.

Et pour finir, le mythe révèle l’obligation de crucifier ce Christos, de détruire la plus haute connaissance afin de réaliser Parabrahman, la troisième rose.

Si tu rencontres le Christ, tue-le !

Trois mots pour résumer la vie spirituelle, trois jours pour ressusciter, trois marches à gravir pour pénétrer le Temple intérieur, trois roses à laisser éclore en soi…

Voilà le Chemin que la Tradition des Voies progressives enseigne universellement à tout aspirant spirituel.

Malgré cela, la plupart des instructeurs et des disciples se sont contentés d’enseigner et de suivre les préceptes du spiritualisme et de la spiritualité.

On admet bien qu’il faille se détourner du matérialisme, s’orienter vers l’intérieur, puis se purifier… mais rares sont ceux qui consentent à tuer le Christ.

Crux

Je racontais récemment à un ami chrétien l’histoire admirablement iconoclaste des premiers patriarches du Zen qui lançaient des « Si tu rencontres Bouddha, tue-le ! » à tous les aspirants à la Liberté qu’ils rencontraient.

Mon interlocuteur trouva effectivement la formule réellement salvatrice, et m’avoua même que les Bouddhistes venaient de monter dans son estime.

Je me permis néanmoins d’ajouter que, pour rendre à la formule sa mission originelle il fallait impérativement que nous la traduisions, chez nous, par « Si tu rencontres le Christ, tue-le ! ».

On l’imagine sans difficulté, mon malheureux ami se mit immédiatement à hurler : « Ah, non ! Là, ça ne va pas ! On ne peut pas dire ça comme ça ! ».

Pourtant il ne s’agit pas d’autre chose : le Spirituel ne renaît qu’en tuant le spiritualisme et la spiritualité.

Surtout dans une Tradition comme le Christianisme où l’essentiel du mythe repose sur la crucifixion du Fils de Dieu comme préalable à la Résurrection, il devrait être évident que l’important, c’est la troisième rose.

Car la troisième rose est Shiva, le Djihad, l’Apocalypse, la dépotentialisation de la connaissance, le « Consumatum est » de Jésus sur la croix.

C’est en tout cas sur cette troisième rose que les Voies abruptes mettent l’accent.

3 R 1

Dans le prochain article : La troisième rose ou “La Voie abrupte”.

à suivre

2 commentaires

  1. Hello Bernard,

    Ce petit résumé des notions que tu manies est bienvenu !

    Même si cela est encore un exercice du mental par excellence, il est toujours agréable de bien pouvoir faire la différence entre les concepts.

    Lorsque nous parlions de l’Eveil (et d’éveils soudains), je crois que tu m’avais déjà expliqué quelque part que la progressivité n’était toutefois pas nécessaire au spirituel… mais peut-être que j’anticipe ici sur la suite !

    Vis une belle journée

    Grégory
    Grégory @ Virtuose de la Vie Son dernier article…Et si continuer à déprimer vous arrangeait ?My Profile

    • BK /

      Hello mon cher, comment va ?

      Oui et oui.

      Oui, la progressivité est une affaire d’ego. L’éveil est immédiat ou n’est pas. Cela étant, il y a l’ego et ses racines. Et selon sa pesanteur, le temps va devoir s’en mêler.

      Et oui, nous anticipons ici sur la suite. La Voie abrupte est le sujet du prochain article (demain si Dieu veut). Mais je suis sûr que cet article aura besoin d’être complété par quelques commentaires.

      Excellente journée à toi aussi

      Bernard

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