Interview – Frère Antoine, anarchiste védanto-catholique
juil 11
Henri Le Saux, Bernadette Roberts, Bernard Harmand ou Frère Antoine… les Catholiques amoureux du Vedanta se multiplient.
Mais Frère Antoine, plutôt que Catholique indianisant, mériterait le titre d’anarchiste universalisant.
Ce petit frère n’est probablement pas un Maître réalisé – il est même délicieusement cabot – mais, pour l’avoir rencontré à plusieurs reprises, je peux vous assurer que si tous les ego spiritualistes étaient aussi drôles que lui… on se demanderait presque pourquoi chercher l’éveil.
Frère Antoine, j’aimerais que tu nous parles d’abord de Frère Antoine, le moine catholique.
Oui, c’est vrai que je suis catholique… mais pas catholique romain !
Plus on est romain, moins on est catholique.
On ne peut pas être à la fois universel et appartenir à une Eglise.
Quand j’étais petit, j’entendais dire d’un tel qu’il était catholique et breton.
C’est contradictoire !
Si on est catholique, on n’a pas besoin de rajouter quoi que ce soit.
Cela dit, je n’étais pas déjà catholique en sortant du sein de ma mère. J’ai attendu l’âge de dix huit ans.
Le dernier jour de collège, je me suis rendu directement à pied au monastère voisin où, pendant dix ans, je devais m’immerger dans l’austérité, la prière, la méditation, et surtout les cérémonies et les cultes…
A l’époque, c’était énorme !
Si bien que j’ai fini par en avoir ras le bol et que je suis parti.
Plus tard, ils ont supprimé tout ça. Ce qui prouve bien que j’avais raison.
A partir de Vatican deux, ils ont fini par comprendre que, s’ils voulaient garder les jeunes, il fallait déblayer toutes ces répétitions accumulées depuis le douzième siècle.
L’avantage, avec la répétition, c’est qu’on n’a plus besoin de somnifères !
Justement à ce propos, j’ai connu un abbé qui n’en finissait plus de parler, au chapitre, et qui provoquait l’endormissement de tout le monde, si bien qu’on se munissait d’aiguilles pour réveiller les voisins qui s’absentaient.
Pendant la guerre, cet abbé avait trouvé un truc pour ramener son auditoire à la vie : dès qu’il voyait un moine piquer du nez, il lançait soudainement « Hitler a dit… », et tout le monde relevait la tête.
La vie continuait. Il faut bien s’aimer les uns les autres.
Et puis, comme je voulais voir le désert et que, lorsqu’on part d’un monastère on n’a pas d’argent, je me suis engagé dans la légion pour traverser gratuitement la méditerranée.
Une fois dans la légion, malheureusement, je n’étais pas du tout dans mon élément. Je me suis donc fait porter malade, et une infirmière complaisante m’a inscrite comme syphilitique.
Dans la légion on pouvait être voleur ou criminel, mais il y avait quand même deux motifs de renvoi : être communiste ou syphilitique.
On m’a donc viré ; mais il n’était pas question pour moi de quitter l’Algérie.
J’y restais ainsi trois bonnes années pendant lesquelles je me suis régalé, mais au bout desquelles je finis tout de même par me juger un peu écervelé.
Je décidais donc de rentrer au monastère.
Là, il ne me fallut pas plus d’un an pour en avoir à nouveau ras le bol et renouer avec l’envie de partir sur les chemins.
Les moines, qui m’aimaient bien et ne voulaient pas que je les quitte, cachèrent mes vêtements.
Je suis alors monté dans un grenier, y ait déniché un vieux pantalon déchiré, l’ai coupé pour en faire un short, et je suis parti sans savoir où j’allais.
Je me suis retrouvé sur la côte d’Azur.
J’y ai déniché un emploi de figurant dans un film avec Fernandel.
Je dormais dans les auberges de jeunesse.
Bref, je vivotais.
Et puis : un miracle !
J’ai réalisé une sculpture qui eut beaucoup de succès.
Un sculpteur en vogue m’a même dit : « Vous commencez par où j’ai fini ».
J’étais très fier.
On m’a fait une grosse pub dans les journaux marseillais et, du coup, de nombreuses églises m’ont demandé d’assurer leurs décorations, peintures, sculptures, vitraux…
A tel point que, deux ans plus tard, j’étais complément surmené.
Un jour, au repas d’inauguration d’une de « mes » églises, une réflexion m’échappa : « Ah ! J’irais bien me reposer dans une grotte ! ».
Un des moines qui était attablé à mes cotés m’apprit qu’il en existait une, non loin de son monastère.
Je m’y rendis donc pour une dizaine de jours et, comme je n’avais alors aucune vie intérieure, j’occupais mes journées à sculpter ou à vendre mes œuvres sur les marchés de la région.
Un jour, en sculptant un calvaire dans un presbytère, j’entendis par hasard une émission d’Arnaud Desjardins sur Ma Anadamoyi.
Ce fut comme un coup de foudre.
Je me suis dit : « Mais qu’est-ce que tu f… ? Maintenant c’est terminé, tu retournes au monastère ! ».
C’est le Vedanta qui t’a ramené au Catholicisme !
On peut le dire !
Enfin, je ne suis quand même resté au monastère que deux ans.
D’ailleurs, j’étais dispensé des offices. Le supérieur voyait bien que cela ne m’apportait rien.
N’ayant plus d’autre souci que de ma vie spirituelle, je m’installais dans le placard à balais et j’assurais le nettoyage du monastère.
Les autres moines se moquaient bien un peu de moi quand je passais avec l’aspirateur, disant : « Tiens ! Voilà Frère Antoine et son disciple ! », mais ce n’était pas méchant.
Disciple
Ce qui était plus grave, c’est que je ne me sentais toujours pas en harmonie dans cet environnement.
Il me revint alors en mémoire à quel point j’avais apprécié le séjour dans ma grotte.
En une seconde je me proposais de tenter à nouveau l’essai, en une minute je faisais mon baluchon et je partais pour cette grotte… où je devais demeurer pratiquement le reste de ma vie.
Et ça n’a pas posé de problème au propriétaire de la grotte ?
Pas très longtemps.
Il est, effectivement, venu assez rapidement me dire que j’avais trois jours pour partir.
Je lui ai répondu que s’il s’agissait de faire ses bagages, je n’avais besoin que d’un quart d’heure.
Il a réfléchi, s’est ravisé et m’a laissé tranquille.
En vérité, je ne suis pas resté tout le temps dans cette grotte.
Un an après mon installation, déjà, un industriel branché sur la spiritualité indienne, et plus particulièrement sur Gandhi et Vinoba, m’a offert un voyage en Inde.
A l’ambassade, on me fait remplir des questionnaires :
- « Pourquoi voulez-vous aller en Inde ? ».
Je réponds :
- « Par amour ! ».
Eh bien, ils m’ont renvoyé mon chèque ! Le voyage ne m’a rien coûté !
Si bien que je suis arrivé là bas plein aux as et que j’ai pu me montrer généreux avec tout le monde, d’autant que je recevais régulièrement de l’argent de France, tout au moins jusqu’au mois de mai… car nous étions en 68 !
Privé de tout soutien financier à cause des événements, je me suis alors dis que mai 68 avait été commandité pour me rendre à la vie de moine errant.
Je suis resté en Inde deux ans et demi.
Puis je suis monté dans le nord pour travailler à « l’école de la jungle », l’école que Vinoba avait créée pour éduquer les enfants selon les principes de non-violence et de service.
Vinoba
Et enfin je suis revenu dans ma grotte.
Où tu es resté trente ans avant de la quitter à nouveau. Mais pourquoi ?
Parce que j’étais devenu une bête curieuse.
En plus des touristes, je voyais sans cesse des caméras. J’avais beau les insulter, me montrer très grossier, ça les faisait juste rigoler car ils savaient bien que, dans mon cas, il n’y avait pas de méchanceté réelle.
Au début, je m’esquivais dans les bois, déguisé en touriste.
Quand des gens me demandaient le chemin de la grotte de l’ermite, je leur déconseillais d’y aller en leur disant que le bonhomme n’était pas très clair.
Mais comme cette invasion ne semblait jamais vouloir prendre fin, j’ai résolu d’aller m’installer dans une petite maison à Dieulefit.
Cinq ans plus tard, un gendarme corse de ma connaissance, qui était venu quelquefois méditer dans ma grotte, me rendit visite et me parla d’un « Ermitage de la Trinité », en Corse, qui était vide depuis des années.
Je l’y ai donc suivi.
On a tout nettoyé en deux jours, mais je n’y suis finalement pas resté plus de deux mois car le curé du village ne voyait pas d’un très bon œil que les gens m’apportent quotidiennement à manger.
Il faut dire que cette grotte était un lieu de pèlerinage ; et tout ce remue-ménage faisait sans doute désordre aux yeux des autorités.
Je me suis donc fait expulser, et me voila à nouveau sur les routes sans savoir où j’allais.
Le soir même je m’apprêtais à dormir dans un fossé, quand des amis sont passés en voiture et m’ont accueilli chez eux pendant quinze jours.
C’est à ce moment que Delarue m’a convié à son émission… et a contribué à me rendre encore plus célèbre.
Je n’en sortais pas !
Mais, finalement, tout ça s’est tassé… et j’ai réintégré ma grotte.
En dehors des tâches quotidiennes comme le ménage ou la cuisine, à quoi passes-tu ton temps, dans cette grotte du Rocher de Roquebrune ?
Oh, mais, au début, la cuisine avait pris une grande importance !
On m’envoyait toutes sortes de choses à manger.
Tous les jours, c’était des gueuletons. J’étais devenu un patapouf, handicapé, boiteux, avec des rhumatismes…
Et ta vie spirituelle, dans tout ça ?
Eh bien je me lève à minuit, je me fais un petit café et je médite pendant deux heures.
J’y tiens beaucoup parce que c’est un moment fort.
Le reste du temps, je suis comme les poules. Tu donnes une bonne graine à une poule, elle dit « côt ». Tu lui donnes une mauvaise graine, elle dit « côt ».
Moi, tout ce qu’on me donne, je dis « God ».
Que ce soit agréable ou désagréable, je dis « c’est Dieu ».
Je ne peux plus y échapper, aujourd’hui je suis emprisonné dans le divin.
C’est la Liberté !
Oui, je suis un homme heureux, il n’y a pas de doute !
Mais je pense que c’est à la portée de tout le monde.
On n’a même pas besoin de passer par une Eglise ni par une secte.
Pourtant, toi-même, tu te considères comme catholique. De plus tu t’intéresse de très près au Vedanta. Alors qu’es-tu ? Un Catholique védantiste, un Védantiste catholique ?…
A Moïse qui lui demandait qui Il était, Dieu répondit « Je suis ».
Quand on dit que Dieu est miséricordieux, c’est parce qu’on a besoin de miséricorde.
Quand on dit qu’il est compatissant, c’est parce qu’on a besoin de compassion.
Mais Dieu, Il n’est pas tout ça !
Il n’est rien !
Alors, même si ça peut paraître un peu prétentieux, je te réponds comme Dieu : « je suis ».
Ca paraît prétentieux, mais ça ne l’est pas.
Pas du tout !
Bien sûr que non ! Je ne sais plus quel Maître tibétain disait : « Si vous êtes Chrétien, vous allez souffrir, si vous êtes Bouddhiste, vous allez souffrir, si vous êtes Védantiste, vous allez souffrir. Moi, je ne veux pas souffrir, alors je ne suis rien ! »
Je ne suis rien ! Bien évidemment !
Mais beaucoup de gens ont besoin d’être quelque chose, autrement dit d’avoir une religion.
Dans l’Evangile, il y a deux traductions :
« Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous »,
ou « Le Royaume de Dieu est parmi vous ».
Dans la plupart des Bibles catholiques, on trouve la deuxième traduction.
Pourquoi ?
Eh bien parce que s’Il est au-dedans, il n’y a plus besoin d’intermédiaires.
Le Rocher de Roquebrune
En Bretagne, un plaisantin avait placardé des affiches : « Touristes, attention ! Un noyé est un client de moins ».
De la même manière, quand quelqu’un se jette dans l’océan divin, c’est un client de perdu pour les Eglises.
Cela dit, les vrais prêtres ne sont pas là pour ceux-là. Ils sont là pour les gens qui ont encore besoin de béquilles, de prothèses.
Il ne faut pas leur enlever ça !
Moi, j’en ai eu besoin pendant longtemps.
Maintenant, je m’en passe, mais c’est sans doute le résultat de toute une vie d’ermite.
Quel est le principal intérêt de la vie érémitique ?
Ca rend disponible !
A mon sens, plutôt que par « vide », il vaudrait mieux traduire le mot sanskrit « Sunya » par « disponibilité ».
Ma grotte était munie d’une porte, mais elle ne fermait pas.
Il se trouvait bien sûr toujours des gens, souvent des gosses, pour venir volontairement m’embêter à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
Mais il y a une façon d’accueillir l’agressivité, qui la fait tomber.
Et puis, si un ermite peut servir à ces jeunes à se défouler, tant mieux ! Ils ne se défouleront pas sur leurs voisins.
Il y a peut-être des ermites qui veulent rester seuls et qui se ferment. Je ne veux pas les condamner, parce que c’est leur truc.
Moi, ce n’est pas mon affaire !
Mais la vie érémitique a un autre grand avantage, c’est que, dans une grotte – surtout si, comme c’est le cas pour la mienne, elle est en granit – tu ne peux pas changer l’environnement.
On ne peut que s’y conformer.
Alors, tu ne changes pas non plus.
Il ne reste donc plus que l’événement pour te transformer.
Dans tous tes propos, il ressort que tu n’es tout de même pas un inconditionnel de l’Eglise catholique. Qu’est-ce que tu lui reproches ?
Rien ! Elle est comme elle est.
Elle a son rôle à jouer auprès d’une certaine catégorie de la population.
Par exemple, tous ces jeunes qui entrent dans des monastères : où iraient-ils s’ils n’étaient pas là ?
Ils seraient dans des hôpitaux psychiatriques.
Ca coûte cher à l’état. Ils sont bien mieux dans leurs monastères.
D’autant qu’un bon prêtre est toujours infiniment meilleur qu’un psychothérapeute !
Il ne s’agit en tout cas pas de taper bêtement sur l’Eglise.
On peut évidemment critiquer.
Le Christ ne s’en privait pas.
Il avait même quelquefois des mots très durs, voire grossiers.
Mais il le faisait toujours avec le cœur plein d’amour.
Tout à l’heure, sur la place de la Mairie du 18ème, tu t’es étonné à propos d’un manège de chevaux de bois.
- « Comme c’est étrange ce manège juste devant l’entrée de l’église », t’es-tu exclamé.
- « Au contraire », te répondis-je avec la causticité qui me caractérise si délicieusement, « on l’a installé là à dessein, pour montrer qu’il existe toutes sortes de façons de tourner en rond ».
En rigolant et en m’envoyant une bonne bourrade dans l’épaule tu semblais me dire à la fois que j’avais raison et que j’exagérais.
C’est ce partage entre la critique et l’attachement à l’Eglise que je ne m’explique pas !
Si tu veux absolument que je la critique, je dirais qu’elle est vieille et qu’elle a l’Alzheimer.
A mon sens, l’institution est en voie de disparition, elle tombe en brioche.
Mais à l’intérieur de l’institution, il y a des gens très bien, et même des saints.
Et c’est ça qui compte.
Mais alors, pourquoi n’y as-tu pas adhéré aussi étroitement que la plupart des autres moines ?
Avec ma tête de Breton, si j’étais resté dans mon monastère je serais devenu un intégriste. J’en suis persuadé.
En fait, j’ai été projeté dehors. C’est un miracle !
Quand j’étais dans ma grotte, c’était le monde entier qui passait.
Ensuite, en Inde, je me suis trouvé en face d’une toute autre culture.
Je pense que c’était tout simplement ma vocation, mon Karma, je dirais même ma Grâce, ma Joie de vivre.
Moi, ça me donne de la joie de voir des gens qui pensent autrement que moi.
Et ton amour du Vedanta, ça vient d’où ?
Eh bien, tout d’abord, j’ai passé pas mal de temps avec des gens qui vivaient l’Hindouisme.
Une religieuse bretonne qui s’occupait des handicapés, et qui avait au moins autant de boulot que Mère Teresa, m’a demandé un jour pourquoi j’avais porté mes sous et mes soins aux païens, là bas.
Mais, pour moi, ce sont les disciples de Gandhi et de Vinoba qui sont les plus proches des Béatitudes évangéliques.
Vinoba et Ganghi
Vinoba, plus particulièrement, a eu le mérite de mettre en formules scientifiques ce qui était enfermé dans des formules dogmatiques.
Autrement dit, il nous a montré qu’on pouvait prouver, pour soi, d’une manière évidente, que C’est vrai.
Quand Delarue m’a demandé : « Vous avez la foi ? », je lui ai répondu « Non, j’ai la certitude ! ».
La spiritualité, on peut la prouver à chaque instant.
Non pas à travers des croyances, mais simplement par le comportement.
Sinon, en Inde j’ai également rencontré Ma Ananda Moyi et j’ai visité l’ashram de Ramana Maharshi.
Mais plus que par la philosophie, c’est par le sourire des enfants indiens que j’ai été attiré vers cette culture.
Pourquoi ?
A cause de leur éducation ?
De l’atmosphère dans laquelle ils sont élevés ?
De leur joie dans la pauvreté ?
Je n’en sais rien !
Propos recueillis par Bernard Klein



Merci pour la découverte de frère Antoine. Il me fait penser par certains côtés à Ramdas. Le pétillement dans les yeux, l’humour et l’abandon au divin.
Tu dis qu’il n’est pas « éveillé » mais son acceptation de ce qui est, semble profonde et stable.Son mental ego-centré n’a plus l’air de l’ennuyer depuis un bon moment.
En « quoi » n’est il pas « réalisé »?
Belle rencontre.
RV
Un train peut en cacher un autre : je ne dis pas vraiment qu’il n’est pas éveillé ; c’est lui-même qui le dit et qui, à l’occasion, déplore – bien qu’avec le sourire – les agaçantes facéties de son ego… et notamment son cabotinage.
Je ne faisais donc que transmettre son avis « personnel » sur la question. En y ajoutant même un « probablement » pour laisser finalement la chose à l’appréciation de la clientèle.
Pour ma part, je ne crois ni à l’ego ni à l’éveil. Je n’exprimerais donc jamais ma véritable opinion en disant que quelqu’un n’est pas éveillé, ou qu’il est éveillé.
Ma véritable opinion concernant le contrôle d’identité des éveillés est : « Cela ne nous regarde pas ».
Et cela nous regarde d’autant moins qu’il n’y a pas de signes extérieur de richesse intérieure. « Génération maudite, il n’y a pas de signes », vitupérait le Christ.
Les signes concernent la cognition. Pas la Conscience !
Or, la cognition reflétant la Conscience, rien ne l’empêche de percevoir des caractéristiques d’éveil dans les comportements ou les paroles de chacun d’entre nous.
En chacun d’entre nous l’éveil trahit sa Présence tutélaire à travers chaque « reflet de Soi » constituant le moi. C’est pourquoi Ramana ne voyait autour de lui que des Bhagavan. C’est un constat global !
En revanche, la recherche de « signes » particuliers d’éveil conduit à confondre le reflet et la Source.
Le reflet provient de la Source mais n’est pas la Source. Contrairement à ce que beaucoup de gens croient aujourd’hui, une « caractéristique d’éveil » n’est pas l’éveil.
Des caractéristiques d’éveil peuvent apparaître et se multiplier, sans pour autant « signifier » l’éveil.
L’éveil ne peut être signifié. Dans la Source, il n’y a aucun signe.
D’ailleurs, il n’y a pas plus de signe d’éveil que de signe d’ego.
Quand on voit toutes les tortures que les gens s’infligent avec le concept d’ego, cela ne devrait pas donner envie de faire partie de ce club là non plus.
Et quand on voit l’acharnement que mettent certains à chercher des signes d’ego chez ceux qu’on leur présente comme « éveillés », on se dit qu’on n’est pas encore sorti de la cour de récré !
A partir d’un certain stade de compréhension, mieux vaut donc ne pas voir les choses sous l’angle de l’ego et de l’éveil.
Mais rien n’interdit d’employer ces concepts-repères dans certains contextes.
Même si, ces contextes se faisant statistiquement majoritaires dans les discours spiritualistes conventionnels, cela entraîne un emploi fréquent des mots « ego » et « éveil ».
Pour ma part, je n’ai strictement rien contre les mots. Je ne me livre donc à aucune discrimination en écrivant. Il n’y a pas de bons mots et de mauvais mots. Et cela me semble d’autant plus évident que je ne crois pas un mot de ce que j’écris.
Et pour cause… puisque aucun mot n’a jamais franchi la frontière du paradoxe.
Contrairement à ce qui est dans la vraie vie, il n’existe aucun « éveillé-non-éveillé » dans le vocabulaire.
Cet excellent Frère Antoine n’est donc pas éveillé puisque personne ne l’est, et il l’est puisque tout le monde l’est.
Et, entre les deux faces de ce paradoxe, mon Dieu… chacun fait bien comme il veut !
Comme disait Nisargadatta, « tout dépend pour qui vous vous prenez ».
Si « quelqu’un » se prend pour « pas éveillé »… pourquoi ne pas le présenter comme « pas éveillé » ?
Contradicteur, toujours ; mais contrariant, jamais !
Bernard
Bonjour Bernard,
Merci pour cet interview de Frère Antoine. Cela m’a fait remonter un agréable souvenir.
J’ai lu il y a quelques années maintenant le livre de Frère Antoine et j’avais été touché par une chose qui m’a profondément influencé : sa totale acceptation des situations comme volonté de Dieu.
Je ne me souviens plus exactement de la façon dont il le disait, mais il y a une phrase qui m’avait particulièrement marqué. Elle concernait son hermitage qui était de temps en temps mis à sac par les enfants ou d’autres individus.
Il disait quelque chose du style « Maintenant, je ne dis plus « ils ont dévasté ma chambre » , non, je ne dis plus rien, je range simplement ce qui est a ranger ».
J’avais trouvé cela tellement beau et le résultat d’une telle mise en pratique de l’acceptation de ce qui ESt que cela m’avait profondement touché.
Merci donc à Frère Antoine pour cette flèche/flamme dans mon coeur et merci à toi Bernard pour l’avoir ravivée.
Stéphane
Stéphane @ Feu de Vie Son dernier article…Que sais-tu vraiment?
Bonjour Stéphane,
Ramana prônait la non intervention. Frère Antoine l’acceptation de ce qui arrive.
Tout cela nous ramène effectivement au lâcher-prise et au « Mystère » de ce que l’on appelle « la Volonté de Dieu ».
Le Mystère est ce qui ne peut être compris par le mental.
Mais cela ne signifie pas qu’on ne peut pas le comprendre.
On peut le comprendre, mais… au niveau « non-mental ».
Car « au-delà » du mental, il y a quand même encore des fonctionnements de conscience.
La Grâce, la Volonté divine, sont des fonctionnements de notre conscience transpersonnelle.
Lorsqu’on est attentif, avec une faculté intuitionnelle éveillée, il est possible de conscientiser ladite « Volonté divine ».
Dit autrement, la conscience transpersonnelle est Connaissance, donc, entre autres choses, Connaissance du Karma.
Il y a un espace de conscience où l’accueil ne se borne pas à accepter ce qui se présente quand ça se présente mais où rien de ce qui arrive ne saurait produire de l’étonnement.
C’est « comme si » on savait à l’avance ce qui va se produire. En réalité, on ne sait rien de tel, mais on pénètre tout simplement le Présent jusqu’au point où il demeure antérieur au temps.
Et le temps s’écoule alors sans surprise.
Qu’est-ce qui pourrait surprendre une Connaissance impliquant la claire vision de la continuité causale et l’intuition de la synchronicité acausale ?
C’est un espace individuel et universel de non-ignorance, de non-peur, où l’action-non-action, la spontanéité, prend sa source.
Là, ladite « Volonté divine » n’a plus son champ d’expression dans mon expérience car mon expérience est la « Volonté divine ».
Cette « Volonté de la Totalité » n’est plus conçue comme étant « à l’extérieur » ou « séparée ».
Il y a identité de volonté. Je veux ce qui est. Et cela est parce que je le veux.
La prière « Que Ta Volonté soit faite et non la mienne » est exaucée… non pas parce que « ma volonté » ne serait plus jamais faite, mais parce qu’elle a cessé d’exister en tant que volonté séparée, parce qu’elle s’est dissoute dans « Sa Volonté ».
Là, l’acceptation n’est plus le contraire du refus. En fait, il n’y a plus d’acceptation. Car pour pouvoir accepter, il faut encore pouvoir refuser.
Or, lorsqu’on voit parfaitement qu’il n’arrive que ce qu’il doit logiquement arriver, et que ce qui arrive est très exactement ce que l’on veut vraiment, profondément, totalement… alors, comment refuser ?
Bernard