Ramana Maharshi

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Pour beaucoup d’entre nous, la grande figure spirituelle à l’amorce de la spiritualité moderne est sans conteste Ramana Maharshi.

Si bien qu’aujourd’hui peu de chercheurs dégagés du carcan de la religiosité, orientale ou occidentale, manquent de s’y référer.

Son message tient en une seule et unique question : « Qui suis-je ? ».

Tout le reste de son enseignement, emprunté à la Tradition et adapté au niveau de compréhension de chacun de ses interlocuteurs, n’a d’autre utilité que de ramener à cette interrogation ceux qui n’ont pas réussi à bien se la poser.

Mais plus que son enseignement antidogmatique, c’est l’exemple de son parcours qui fait de ce Maître exceptionnel un modèle transposable à notre époque.

Comme la plupart d’entre nous, Sri Ramana ne disposait d’aucune culture religieuse dans son enfance ni de Maître pour le guider.

Seule la peur de la mort – qui nous est aussi familière – a déclenché sa prise de conscience spirituelle.

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On a vu dans des articles précédents que, durant l’époque traditionnelle, le mental était structuré en accord avec le mythe fondateur.

De sorte qu’à l’heure où sonne le début de la quête spirituelle le candidat à l’Eveil pouvait trouver, semé dans son propre conditionnement, tous les repères utiles à son cheminement.

Il disposait en fait d’un véritable balisage allant du conscient le plus superficiel à l’inconscient le plus profond.

Par contre aujourd’hui, le petit Parisien ou le petit New-yorkais élevé à la télé, au fast-food, au racket dans les écoles, aux problèmes d’argent de son père et aux revendications féministes de sa mère, n’est rattaché à aucune Tradition.

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C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, s’il ressent un jour une aspiration spirituelle suffisante pour l’extraire du matérialisme ambiant, il pourra aussi bien aller chercher l’inspiration du côté de Krishna ou de Lao Tseu, que de Jésus ou de Moïse.

Contrairement à ce que prétendent les professionnels de Dieu, il n’y a plus nécessité d’une appartenance religieuse vernaculaire.

De la même manière, la présence d’un Maître a cessé de s’imposer aussi radicalement que par le passé.

« Certains chercheurs de Vérité veulent avancer sans gourou », admettait Ma Ananda Moyi, « car dans leur Voie l’accent est mis sur l’action personnelle, sur le fait qu’ils ne doivent compter que sur leurs propres efforts.

« Dans le cas d’une personne qui accomplit une sadhana sous l’impulsion d’une aspiration intense et qui compte sur ses propres forces, l’Etre Suprême se révélera Lui-même d’une manière spéciale, du fait de l’intensité de cet effort individuel.

« Sans aucun doute ce pouvoir du gourou peut œuvrer d’une façon spéciale par la confiance en soi, de sorte que tout enseignement extérieur n’est plus nécessaire ».

Ce fut le cas pour Ramana Maharshi !

Et il est possible que ce le sera pour un nombre croissant de chercheurs en cette période d’Apocalypse où les exigences de la révélation abrupte prédominent sur toutes les autres.

Venkataraman

Né le 29 Décembre 1879 dans le sud de l’Inde, Venkataraman était le fils d’un avocat rural, notable de sa contrée.

Cet enfant était le garçon le plus normal qu’on puisse imaginer, plein de santé, aimant le football et la natation et se livrant plus volontiers à la bagarre qu’à l’étude.

Arrivé à l’âge de douze ans, il vit mourir son père et fut envoyé vivre chez son oncle qui lui fit suivre les cours de l’école supérieure de la mission américaine où il manifesta une franche paresse, heureusement compensée par une mémoire prodigieuse.

Même à l’âge de seize ans, Venkataraman restait totalement ignorant de tout ce qui touchait à la religion.

Pourtant, à l’occasion de la visite d’un aïeul de retour de son pèlerinage à Arunachala, la montagne sacrée de l’Inde, le garçon se sentit profondément troublé par le récit du vieillard, et il éprouva une étrange fascination pour ce lieu mythique.

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Ce n’est cependant qu’un an plus tard qu’il lut son premier livre religieux.

Mais cette fois-ci son enthousiasme s’avéra plus durable, puisqu’à partir de ce moment le jeune homme, saisi d’une véritable fièvre mystique, ne cessa de fréquenter les temples et de s’intéresser activement à la vie cultuelle.

Quelques mois à peine après cette crise mystique, encore essentiellement émotionnelle, la vie réellement spirituelle de Venkataraman allait commencer.

Un jour comme un autre, alors qu’il paressait dans la demeure de son oncle, il fut inexplicablement submergé par une violente peur de mourir.

Au lieu de paniquer, le jeune homme accepta l’éventualité de son décès immédiat, s’allongea par terre, imagina être déjà mort, ne plus pouvoir bouger, ne plus respirer, ne plus même être capable de penser « je », et observa ce qui se passait en lui.

En moins d’une demi-heure de plongée au Cœur de son être, il réalisa, dans une lumineuse révélation, que « je » n’était pas ce corps inerte.

Ce « je » était en réalité si inerte qu’on aurait pu aller le porter sur le bûcher funéraire sans que, pour autant, le vrai « Je », l’esprit immortel, en soit affecté.

Cette expérience de mort simulée dépassa très largement le simple amusement infantile.

Cette NDE avant la lettre fut en réalité le Baptême de Venkataraman, sa première immersion dans le Soi.

Et cette expérience se révéla si déterminante dans les premiers pas du futur Maharshi vers la sagesse, que, non seulement il ne devait plus jamais éprouver la moindre crainte vis à vis de la mort, mais surtout ne plus jamais oublier l’Atman, son Soi.

Conscientiser la mort

La peur de mourir n’est pas nouvelle, mais le citadin contemporain, totalement séparé de la nature et ignorant de la Tradition, vit dans une terreur du trépas particulièrement pathologique.

L’expectative de la fin du corps et de l’ego est à tel point insupportable que le consensus se voit contraint d’orchestrer au quotidien une massive inconscientisation de la mort.

On la banalise dans les séries TV ou les jeux vidéo, on la renvoie à plus tard à grand renfort d’acharnement thérapeutique, on l’escamote grâce à l’éloignement de parents ou de grands-parents qu’on ne voit même plus vieillir…

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Seuls les chercheurs spirituels, qui ne se résolvent pas à un tel repli dans l’inconscience, comprennent qu’il n’existe d’autre alternative, pour échapper à la terreur, que de faire un bond en avant dans la Conscience et de réaliser leur Soi non né et non mortel.

Entre la religiosité qui endort l’angoisse dans des rêves de paradis ou de réincarnations, et le matérialisme qui met en scène un « meilleur des mondes » stérilisé, il existe donc une troisième option, comme un état de grâce, où la peur de la mort pousse l’individu à rechercher ce qui, en lui-même, transcende la fin abjecte.

Si tout le monde connaît les affres de l’angoisse de mort, ce qui distingue le spiritualiste c’est qu’il ne tente pas de l’inhiber à l’aide d’une croyance, d’une drogue quelconque ou d’une batterie d’habitudes mentales ou comportementales.

Non, il pénètre au cœur du problème, dans la chair et le sang de cette angoisse pour en découvrir l’origine.

Ainsi, à défaut de décéder physiquement, il vit une expérience de mort initiatique dans laquelle toute mort est transcendée, et où se révèle cette Eternité dans laquelle il n’était censé entrer qu’à son décès.

La peur de la mort, loin d’être une faiblesse, est un des moteurs les plus puissants de la spiritualisation humaine ; et jamais, dans toute l’histoire, elle n’a été si intense et collective qu’à notre époque.

A en juger par la surenchère cinématographique qui est passée des films catastrophes des années 80 aux films de fin du monde des années 2000, il semblerait même que l’inconscient collectif entre chaque jour un peu plus en résonance avec le mythe de l’Apocalypse.

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Celui-ci effraie ceux qui l’interprètent avec leur ego, et leur rappelle qu’on ne peut pas inconscientiser très longtemps la mort.

Quant aux autres, aux Venkataraman et autres chercheurs de l’époque moderne, elle leur dévoile le Royaume de la pure Conscience, l’écran d’Eternité sur lequel est projeté le temps de leur existence.

La crise d’émergence spirituelle

Après cet épisode de mort initiatique, tout change radicalement dans la vie de Venkataraman.

Au sportif joueur succède un solitaire contemplatif, au garçon bagarreur un jeune homme calme, acceptant taquineries, moqueries et brimades dans une indifférence absolue.

Seul son désintérêt marqué vis à vis des études demeure, et s’accroît même, bien que masqué par une apparente soumission.

Quant à ses visites au temple, elles deviennent quotidiennes ; et ce sont de longues heures qu’il passe chaque jour à verser des larmes devant la statue de Shiva pour épancher son âme.

Cependant, malgré sa compréhension intuitive, hors du commun, de la Réalité spirituelle, Venkataraman restait l’ignorant qu’il avait toujours été en matière de philosophie.

Il ne disposait en effet d’aucune autre référence, d’aucune autre amarre, que le temple, cette statue de Shiva et la prière, pour faire coïncider ses activités dévotionnelles avec la conscience ininterrompue qu’il gardait du Soi.

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Ce que vécut le jeune homme n’était de toute évidence pas une extase mystique momentanée.

La faculté intuitionnelle s’était posée sur Venkataraman, et y demeurait.

Dès lors, le Chemin spirituel pouvait se poursuivre naturellement et sans effort, puisque l’ego, reconnu comme illusoire, consumé par le feu de l’investigation, gardait peut-être encore son apparence mais n’était plus en mesure d’opposer grande résistance.

La famille de l’adolescent, par contre, résistait ; et les carnets de notes qu’il amenait à la maison entraînaient de fréquentes punitions.

Un jour, frappé par la futilité de ces punitions, des études en général et même de la vie familiale, Venkataraman, avec la rigueur implacable dont il ne se départirait plus jamais dans l’application de ce qui lui semblait juste, quitta sans attendre le domicile de ses parents.

Il leur laissa simplement un message par lequel il déclarait devoir « rechercher son Père selon l’ordre qu’Il lui avait donné », et partit pour Arunachala, la montagne sacrée.

L’absorption

Au bout de trois longs jours de voyage, et après s’être débarrassé de ses bijoux, de son argent, de ses vêtements et de sa chevelure, Venkataraman s’installa dans le vestibule du temple de Tiruvannamalai, près de la montagne d’Arunachala.

Il y demeura plusieurs semaines totalement immobile, absorbé dans le Réel, ignorant complètement le monde extérieur.

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Cette attitude extrême ne manqua évidemment pas d’attirer l’attention de nombreux pèlerins qui commencèrent à l’appeler « Brahmana Swami ».

Des enfants, intrigués par l’immobilité constante de ce jeune homme à peine plus âgé qu’eux, lui jetèrent des pierres, l’obligeant à aller trouver refuge dans les caves du temple, infestées de moustiques et de fourmis.

Là, il passa tout un mois, intérieurement plongé dans la béatitude… et extérieurement dévoré par la vermine.

Ses jambes, notamment, finirent par être couvertes de plaies si profondes qu’il en gardera des cicatrices toute sa vie.

Mais le sang et le pus pouvaient couler, il ne sentait rien.

Des fidèles pouvaient le supplier de venir habiter chez eux, il ne bougeait pas.

Il fallut le soulever et l’emporter dans un sanctuaire voisin pour le sauver d’une mort quasi certaine.

Son Samadhi se poursuivant, un dévot dut encore le nourrir en lui introduisant des nourritures liquides dans la bouche pendant plus de deux mois.

Venkataraman était parvenu à un détachement absolu vis à vis de son corps.

On dit même qu’il ne prenait plus la peine de se revêtir de son pagne.

Seule comptait pour lui l’indicible félicité du Brahman dans laquelle baignait son esprit.

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Ce jeune Swami avait entrepris sa quête certes sans précautions mais aussi sans calculs ; et la rapidité de ses progrès était à la mesure de son authenticité, seul gage, en définitive, de l’activation d’une détermination ferme mais non volontariste.

En quelques mois, il avait parcouru le chemin que peu de chercheurs parviennent à réaliser en une vie.

Et, moins d’un an après son arrivée à Arunachala, il était déjà entouré de quelques disciples et de nombreux pèlerins qui venaient se prosterner devant lui.

Il fallut même bien vite installer une palissade pour maintenir la foule.

Pourtant, toute cette agitation ne réussissait pas à le faire sortir de son immobilité et de son silence.

Bien sûr, il s’alimentait à nouveau, prenant un bol de riz par jour, mais la présence à ses côtés d’un disciple restait nécessaire pour assurer la survie de ce corps laissé à l’abandon au point que sa peau sale, ses cheveux hirsutes et ses ongles recourbés lui donnaient un aspect vraiment effrayant.

Bientôt, ses forces étaient si ténues qu’il ne parvenait plus à rester debout, et qu’il fallait le soutenir pour qu’il ne tombe pas.

Il était arrivé à la limite de ce qui était endurable.

Le retour dans le monde

Peu à peu, il laissa son organisme reprendre des activités normales.

Il se contenta tout d’abord de communiquer avec son entourage à l’aide d’une feuille de papier et d’un crayon.

Puis il lut un nombre important d’ouvrages de philosophie spirituelle, non pas, d’ailleurs, pour s’instruire, mais pour enseigner son disciple le plus proche, Palaniswami, qui ne pouvait se passer de support intellectuel.

C’est ainsi qu’en six mois, grâce à sa mémoire exceptionnelle et surtout à sa Connaissance directe du domaine spirituel, le Brahmana Swami acquit une érudition qui devait étonner ses proches sa vie durant.

Reprenant des forces dans un verger de manguiers mis à sa disposition par un administrateur municipal qui s’était attaché à lui, il retrouva rapidement l’usage de ses jambes.

Mais, répugnant à dépendre plus longtemps de ses disciples, il finit pas s’en aller mendier dans les rues de Tiruvannamalai.

Puis il élut domicile dans les temples et demeura plongé dans le Samadhi tout le reste du temps.

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A présent il n’était plus jamais seul.

Ses disciples le suivaient, et même sa mère l’avait retrouvé, lui demandant évidemment de rentrer à la maison.

Sans répondre verbalement à la pauvre femme éplorée, il rédigea néanmoins un message à son intention, lui expliquant qu’il ne pouvait que poursuivre sa destinée irrévocable.

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Dans ce retour à la vie normale, il ne faut pas voir un abandon du Samadhi mais une évolution.

La première phase a été celle du Samadhi-baptême dans la maison de son oncle.

La seconde phase, très spectaculaire, a été celle du Nirvikalpa Samadhi.

Ce Samadhi consiste en une absorption dans le Soi avec absence au monde extérieur.

Il a permis à Venkataraman de réaliser l’identité de l’Atman et du Brahman, et par la même occasion de goûter à la béatitude de l’immersion dans l’être.

Mais cette immersion n’est pas définitive, dans la mesure où l’origine de l’être, le Parabrahman, n’a pas encore été réalisée.

Beaucoup de Yogi connaissent un ou plusieurs Nirvikalpa Samadhi et en ressortent exactement au même point où ils y étaient entrés.

Cela n’est finalement qu’un état de conscience comme un autre.

Pour parfaire la réalisation spirituelle, la troisième rose du Vedanta doit éclore dans la spontanéité du Sahaja Samadhi.

La Conscience doit définitivement être installée dans l’Absolu, au-delà de l’être et du non-être, pour que le monde extérieur soit incapable désormais d’interrompre le Samadhi.

C’est ce que réalisa le « Maharshi Bhagavan Sri Ramana » en revenant progressivement au monde.

Le Silence

Pendant les deux ans qui suivirent, Sri Ramana recommença donc à marcher pour mendier sa nourriture, à s’alimenter à heures régulières, à enseigner ses disciples et même à prononcer quelques mots, occasionnellement.

Puis il abandonna cette existence errante à Tiruvannamalai, pour s’installer dans une des grottes de la montagne d’Arunachala, habitées depuis des temps immémoriaux par les plus grands Sages de l’Inde.

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Là, cet étonnant Maître spirituel de vingt ans enseigna par le Silence.

Son rayonnement était si paisible et harmonieux qu’il attirait hommes, femmes, enfants et même des singes et des écureuils qui venaient eux aussi profiter de la quiétude qui émanait de sa présence.

Toutes sortes de visiteurs, y compris les Occidentaux les plus sceptiques, ont témoigné des transformations extraordinaires qui se produisirent au plus profond de leur être lors de leur rencontre avec Sri Bhagavan.

Sans prononcer un mot il calmait l’agitation intellectuelle des uns et l’affliction des autres, sans bouger d’un geste il guidait chacun vers soi-même.

Un grand nombre de ses disciples eût des visions du Maharshi, visions qui s’avéraient toujours bénéfiques.

Et quelques yogis maîtrisant les pouvoirs les plus élevés admirent la supériorité de la Voie tracée par Sri Ramana.

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Ce lent passage de la seconde à la troisième phase dura une douzaine d’années pendant lesquelles le Nirvikalpa Samadhi du Maharshi s’estompa progressivement au profit du Sahaja Samadhi.

Un événement marquant devait toutefois venir clore cette extraordinaire aventure.

Comme tout avait commencé par une expérience de mort simulée, il était sans doute logique que tout finît par une autre NDE.

Cheminant un matin en compagnie de quelques disciples, Sri Ramana fut soudainement pris d’une faiblesse, d’éblouissements et de vertiges.

Il s’assit donc sur un rocher et, tout à coup, sa respiration et sa circulation s’arrêtèrent, sa peau bleuit, et rien ne trahissait plus la moindre vie dans son corps.

Le phénomène dura une dizaine de minutes, si bien que, naturellement, ses disciples le crurent mort et se mirent à pleurer et à se lamenter.

Le Maharshi, lui, conservait la pleine conscience de tout ce qui se passait, percevant l’arrêt des fonctions vitales et le froid qui envahissait son organisme, et voyant même clairement sa peau décolorée et son corps inerte.

Loin d’être effrayé ou désolé de ce qui arrivait à son corps, il demeurait dans l’état d’observation sereine qui ne le quittait plus depuis si longtemps déjà.

Puis, aussi brutalement que toute vie semblait avoir cessé, circulation et respiration reprirent avec force, tout le corps transpira violemment, le Maharshi ouvrit les yeux, se leva et dit banalement « Allons-nous en ! ».

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A partir de ce jour, l’existence qu’il mena fut aussi normale qu’avaient été extraordinaires les quinze années qui précédèrent.

Toutefois, il insista, par la suite, pour qu’on ne crût pas que son immobilité et son mutisme avaient été décidés.

Il ne s’agissait, pour lui, ni de respecter un vœu ni de se livrer à quelque exercice spirituel.

Ces comportements n’étaient en fait que la conséquence naturelle, à laquelle il ne désirait nullement s’opposer, du retrait des sens et de l’énergie à l’intérieur.

Par la suite, on put d’ailleurs constater à quel point le Maharshi n’était pas austère.

Mise à part la paix indicible qui émanait de lui, sa décontraction, son humour, son rire d’enfant et surtout sa simplicité et son humilité mettaient immédiatement à l’aise n’importe quel visiteur.

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D’autre part, son souci extrême de l’ordre tranchait avec la dégradation physique que l’on avait pu observer durant les premières années.

Mais de tous ses traits de caractère, c’étaient sans aucun doute son amour et sa tendresse pour tous les êtres y compris les animaux auxquels il accordait exactement le même intérêt qu’aux humains, sa compassion, sa non-résistance à tout ce qui pouvait survenir, et son sens de la justice qui, aux dires de ceux qui l’avaient côtoyés, frappaient le plus.

L’Ashram

Un Ashram s’est constitué autour de Ramana Maharshi.

Au départ simple hangar au toit de chaume, il devint très rapidement beaucoup plus important en raison de l’augmentation du nombre des disciples et des visiteurs.

Des bureaux, jardins, librairie, salle à manger, cuisine, étable, poste, dispensaire, dortoirs, hôtellerie pour les Rajas et bungalows pour les voyageurs furent construits par les disciples et administrés par le frère de Sri Bhagavan.

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Néanmoins, le Maître ne s’est jamais pris pour un Maître, et estimait n’avoir aucun disciple, même s’il ne s’opposait jamais à ce que quiconque se considérât comme son disciple puisque, après tout, chacun a besoin d’un Guru.

Concernant les privilèges, il veillait à ce que personne ne puisse en bénéficier.

Que l’on réserve un traitement de faveur à Bhagavan et qu’un disciple, un visiteur ou même un animal ne puisse également en profiter le mettait en colère.

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Bien sûr, ses colères n’étaient guère acerbes et se manifestaient tout bonnement par un refus, d’une fermeté sans réplique, il est vrai, mais pas plus qu’un refus de participer à l’injustice en question.

Au quotidien, il restait l’exemple qu’il était au plan spirituel.

Le matin, il se levait le premier pour préparer le repas de ses disciples.

Personne d’autre que lui, dans l’Ashram, n’a aussi scrupuleusement respecté les règles, même lorsqu’il les désapprouvait.

Jusqu’à la fin de sa vie, il demeurait nuit et jour à la disposition de quiconque réclamait son aide, au point de ne plus jamais quitter l’Ashram et de laisser la porte de sa chambre toujours ouverte.

Totalement indifférent à ce qui pouvait arriver à son corps, Sri Bhagavan ne s’alarma pas plus lorsque le cancer se déclara, qu’il ne s’était inquiété lors de ses expériences de NDE.

La fin du corps

Arrivé à l’âge de soixante dix ans, le Maharshi constata qu’une tumeur maligne était apparue au coude de son bras gauche.

Dans un premier temps, pressé par ses disciples, il accepta de se faire opérer, mais une autre tumeur succéda à la première peu de temps après.

Nouvelle opération. Puis une troisième tumeur…

Pour finir, il refusa l’amputation du bras, pensant qu’il n’y avait pas lieu de se tourmenter. « Le corps est en lui-même une maladie », disait-il, « qu’il ait donc sa fin naturelle ! ».

Pendant l’une de ses opérations, qu’il subit naturellement toutes sans aucune anesthésie, un disciple, sans doute étonné par son impassibilité, lui demanda s’il n’éprouvait aucune douleur.

Sri Bhagavan lui répondit, en souriant, que la douleur, au contraire, était terrible, semblable à la piqûre de dix mille scorpions.

Technique yoguique pour maîtriser la douleur, comparable à l’hypnose ? Nullement !

Dans la perspective qui était celle du Maharshi, il y avait simplement un corps qui souffrait, mais ce n’était pas lui. Pourquoi donc ne pas laisser souffrir tranquillement ce corps ?

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Or, ce corps, comme n’importe quel autre corps malade, s’affaiblissait de jour en jour.

Mais Bhagavan dispensait toujours son enseignement et rayonnait de tant de douceur que ses disciples ne percevaient plus aucune trace de fatigue sur ses traits.

Jamais sa compassion ne fut aussi débordante, notamment pour ceux qui s’affligeaient de sa fin prochaine.

« Ils prennent le corps pour Bhagavan, et attribuent les souffrances à Bhagavan. Quelle erreur ! Ils sont abattus parce qu’ils croient que Bhagavan va les quitter. Mais où irait-il, et comment s’en irait-il ? ».

Le vendredi 14 Avril 1950, une foule immense vint défiler à l’Ashram, muette de douleur.

Le soir tombant, les pèlerins entonnèrent le chant du Maharshi, Arunachala-Shiva.

Bhagavan les entendant esquissa un sourire d’infinie compassion, laissa couler une larme de béatitude, puis le corps poussa un profond soupir.

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6 commentaires

  1. vincent /

    Merci pour cet exposé bien documenté.
    Et aussi pour la première partie concernant ta réflexion personnelle sur l’approche actuelle qui n’obéit plus aux critères d’antan, des traditions etc…
    l’accent mis sur l’investigation personnelle à travers « conscientiser la mort »!
    j’ai eu plaisir à te lire et avec toi je tiens Ramana pour un exemple de modernité où le « fameux qui suis-je » demeure un retournement nécessaire, avec pour moteur véritable « cette peur de la mort » qui ramène à l’essentiel et au sérieux en dehors de toutes réponses rassurantes et livresques, traditionnelles ou autres!
    C’est vraiment un retour à soi « qu’est-ce qui est vrai, ici, pour moi », un face à face où les croyances, opinions, s’écroulent!
    merci de ce billet

    • BK /

      Vincent bonjour et bienvenue,

      Comme probablement à beaucoup d’autres chercheurs contemporains, il m’est primordialement apparu qu’être « obligé » de vivre sa vie face à la mort, et son moi face à son sentiment de Soi, était la condition sine qua non au départ d’une recherche sérieuse.

      Il existe peut-être d’autres amorces à la quête, mais, dans la maturation, ce premier pas « mort face à moi » me semble être celui qui conduit le plus naturellement et le plus directement à cet espace de conscience dans lequel la vie et la mort sont « contenues », indifférenciées.

      La mort est indéniablement l’aiguillon qui pousse vers l’immortalité.

      Après… il ne reste plus qu’à pénétrer de plus en plus profondément dans cette immortalité.

      Ce que Ramana, loin de se contenter d’un premier éveil, n’a pas « oublié » de faire !

      Bernard

      • vincent /

        tout à fait cela demeure un approfondissement où dans le vécu où s’actualise l’éveil.

  2. Véronique /

    Bonjour Bernard,
    « Sans aucun doute ce pouvoir du gourou peut œuvrer d’une façon spéciale par la confiance en soi, de sorte que tout enseignement extérieur n’est plus nécessaire » Serait-ce pour cette raison que de plus en plus de femmes sont appelées à transmettre? La présence du gourou étant moins nécessaire, l’éveil et la transmission seraient-ils moins bridés par les carcans socio-culturels? Bien que l’éveil soit gratuit, je présume que l’accès à un enseignement était traditionnellement plus facile pour les garçons, qui avaient une plus grande liberté pour se tourner vers l’intérieur et ensuite s’occuper de disciples. Qu’en pensez-vous?

    Véronique

    • BK /

      Véronique bonsoir,

      Est-ce à cause des carcans socio-culturels… mais voila une question que je me m’étais jamais posée !

      Cela dit, je ne nierai pas un seul instant que le patriarcat ait dû jouer sur la balance en défaveur des femmes en matière d’accès à l’enseignement spirituel.

      Toutefois, même si, en tant que Maîtres, elles n’ont jamais été majoritaires, les femmes ont quand même eu leur mot à dire.

      Tout d’abord, tant chez les Catholiques que chez les Bouddhistes, les « Saintes » et les « nonnes » ont toujours été à peu près aussi nombreuses que les « Saints » et les « moines ».

      En Occident, le Christianisme a connu de nombreuses abbesses très importantes. Et, dans le Catharisme, il y avait aussi beaucoup de Parfaites.

      En Inde, dans le Tantrisme, les femmes sont des initiatrices depuis fort longtemps. C’est une femme qui initia Saraha. Une femme fut un des Maîtres de Ramakrishna…

      Et que dire de celles qu’on appelle « Ma » (Ma Ananda Moyi, Amma, Mère Meera…) ?

      Maintenant, est-ce que de plus en plus de femmes sont appelées à transmettre, de nos jours ?

      Peut-être, je ne sais pas. Mais si c’est le cas, ce n’est pas non plus encore vraiment spectaculaire.

      Quant à attribuer le phénomène au fait que le guru est moins nécessaire ? Peut-être.

      Mais on ne peut pas exclure non plus le simple fait de la féminisation générale des valeurs socioculturelles.

      L’augmentation du taux des femmes touche tous les secteurs d’activité. Alors, pourquoi pas dans la spiritualité aussi ?

      Cela dit, il est vrai que, dans les sociétés matrilinéaires de l’antiquité, la femme était la grande prétresse (Voir l’article sur Lilith).

      Il serait donc temps qu’elle se remette au boulot !

      Mais tout ceci n’empêche qu’un Maître spirituel n’est ni un homme ni une femme.

      Bernard

  3. Quel parcours..!! Un certain livre  » les enseignements de R.Maharshi » m’accompagne ces temps ci, splendide découverte -
    J’ai lu avec interêt la vie de ce Maitre dans votre article, merci !

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